Il arrive parfois, au bout de trois jours de festival, une heure étrange où le bal continue sans lui, alors même que la nuit n’a pas fini de brûler. Des musiciens attendent encore derrière la scène. Les plus jeunes folkeux s’étirent déjà vers l’aube, les vieux danseurs refont leurs lacets et les violons accordent encore leurs plaintes obstinées. Et pourtant, en lui, quelque chose s’est doucement refermé. Rien d’une lassitude. Pas même l’épuisement. Plutôt cette sensation rare qu’un bonheur entier vient de passer dans ses mains et qu’il serait presque obscène d’exiger davantage du monde.
Alors il reste un instant immobile au bord du parquet, comme on regarde une mer avant de partir. Les corps tournent sous les lampes aux couleurs incertaines. Les robes frôlent les genoux nus. Les tee-shirts collent aux épaules humides. Ça sent la sueur propre. Celle qui ne vient ni du stress ni du malheur, mais de l’effort heureux donné à la musique.
Il repense à cet anter-dro hypnotique où les sourires passaient d’une chaîne à l’autre avec une douceur inexplicable. Rien n’était dit, sinon le regard d’un visage vers un autre. Mais parfois un regard suffit à remettre un peu d’ordre sur une fatigue ancienne. Il suffit d’un demi-sourire au détour d’un pas glissé pour que le cœur recommence discrètement son travail d’optimisme. Sa vieille quête de tendresse.
Puis revient cette valse à cinq temps avec celle qui lui avait tant donné.
Un an exactement. Le même parquet. Et dans le corps cette mémoire silencieuse des mois cabossés qui suivirent, ces jours un peu gris où l’on avance sans très bien savoir comment remettre de l’ordre dans sa propre vie.
La musique glisse lentement. Ils tournent avec cette douceur grave des êtres qui ont cessé de vouloir se retenir l’un l’autre. Il reste pourtant quelque chose d’immense entre eux. Peut-être même davantage aujourd’hui : une tendresse devenue plus nue, débarrassée des blessures et des attentes inutiles.
Alors leurs pas continuent dans la pénombre du bal. Un souffle. Sa main qui hésite une seconde avant de quitter la sienne lorsque la mesure s’achève. Et cette évidence tranquille, enfin : parfois l’amour ne disparaît pas vraiment. Il change simplement de place.
Et puis la mazurka avec cette autre cavalière sylphide, légère dans ses bras, presque irréelle dans leurs pas accordés. Son souffle près du sien avec cette sensation confuse que le monde entier ralentit enfin autour d’eux. Plus de nostalgie amoureuse. Plus de violence politique. Plus de vieillesse. Plus de chirurgie à venir. Plus de peur. Seulement cette oscillation lente des corps et le froissement discret des semelles sur le parquet.
Alors il comprend que le bal est terminé pour lui.
Pas le festival. Pas la nuit. Seulement sa part à lui de cette nuit-là.
Il quitte le parquet sans bruit, presque avec tendresse, laissant derrière lui ses amis si chers à la musique et à la danse qui les enveloppent. Peut-être n’ont-ils même pas remarqué son départ. Peu importe. Il sait qu’ils seront encore là demain, avec leurs sourires et leur bonne humeur obstinée.
Il franchit la porte du grand hall. L’air frais d’Ardèche vient aussitôt refroidir son visage brûlant. Dehors, les arbres bougent à peine sous le vent tiède. Un croissant de lune flotte au-dessus des collines comme une barque pâle perdue dans le ciel.
Et là seulement, dans ce silence revenu après les bourrées et les rondes, il comprend qu’il est bien.
Profondément bien.
Libre aussi.
Même si, durant quelques secondes encore, une vieille mélancolie cherche une main absente sous la lune pâle.
Mais cette fois le manque ne déchire plus vraiment. Parce qu’au loin, vers la Lozère, entre les routes désertes, les pierres encore froides du matin et l’espoir d’un café brûlant partagé entre des draps froissés, quelqu’un l’attend peut-être. Une inconnue qu’un hasard a déposée sur son chemin.
Alors il regarde autrement le prochain bal.
Comme quelque chose qui pourrait commencer bien avant la musique. Là-bas, vers Naussac, dans un pré d’herbe tendre moucheté de fleurs du printemps. Il le devine sans preuve, comme on devine une mazurka avant les premières notes. Peut-être pense-t-elle à lui, elle aussi.
Et cette idée lui suffit désormais.
La possibilité simple d’un corps qui viendrait un jour se fondre contre le sien sans fracas, sans promesse immense, seulement avec cette tendresse tardive des êtres qui ont déjà beaucoup perdu et qui n’attendent plus grand-chose d’autre que de la douceur.