/ octobre 12, 2019/ L'ARBRE À PALABRES, Sagesse & beauté

“Mon cher Monsieur, si je vous écris ce soir, c’est que je voulais que vous le sachiez : J’aime être amoureuse. J’ai besoin d’aimer, simplement. Et par-dessus tout, j’aime aimer sans qu’on le sache. Voyez-vous ? il s’agit d’un plaisir enjoué et exclusif qui ne se trouve point agrandi de se voir divulgué. Aussi Monsieur, il pourrait se trouver tout à fait que je m’embéguine de vous, sans vouloir me dévoiler. Il pourrait se trouver que je me divertisse de ne point vous laisser voir ni mon penchant, ni mon désir. Que m’importe-t-il que vous soyez dans la confidence quand je ne ressens aucun besoin de vous séduire et que mes transports ne réclament point de se voir consommés ? Aimer suffit. Pour un temps, je serais votre amie excellente et fidèle, votre servante dévouée et peut-être même pire. Pour un temps, je serais votre oreille attentionnée et je verrais le monde si sombre à travers vos yeux clairs, un peu plus lumineux. Pour compensation et au mépris de votre consentement, vous seriez mon inspiration et avec avidité je me nourrirais de vous. Pour un temps, à part moi, je dévorerais par l’esprit chacune de vos grâces charnelles et par l’admiration toutes les beautés de votre esprit. Et je rafraîchirais mon cœur époumoné à la grandeur de votre âme. Rien que cela. Rien que pour un temps. Et personne n’en saurait rien, Monsieur, pas même vous. De mes émois, de mes tendresses, je ne laisserais rien ni sourdre, ni perler. Je ne vous en livrerais pas la plus petite indication, pas le moindre symptôme. Et quand de m’infliger la violence de me taire je me sentirais faiblir, j’aurais tôt fait de me soustraire à vos regards le temps qu’il le faudra, quitte à raison abandonner, quitte à vouloir n’être plus. Qu’importe ? Cela finira bien par cesser. Cela se tarit toujours. De mon tourment vous ne sauriez rien, ni de ma flamme, Monsieur, car à ce jeu-là je suis de toute première force : je l’ai pratiqué si souvent : j’ai tant aimé. Et vous mon ami, n’êtes point sans le savoir que je sais me tenir. Quand j’en aurais eu assez, quand il ne restera de vous plus rien, je m’en irais, comme si de rien, Monsieur, sans vous dire au revoir, ni vous remercier. Alors, peut-être, cela vous semblerait indélicat et incompréhensible. Pourtant je garderais de vous, bien que pour moi, la mémoire la plus radieuse et un inaltérable respect. Et, pour terminer : sans doute aurais-je l’espoir que nous resterions amis. Voilà tout. Mais ce ne sont là que conditionnels, mon cher Monsieur. Or, des amis, c’est ce que nous sommes déjà, n’est-ce pas ? Pourquoi galvauder cela ? Si je t’aimais… Si je vous aimais, mon bel ami, je n’en ferais rien de vous le dire. Du reste peut-être est-ce une autre que moi qui secrètement vous admire. Et après tout, c’est ce que je suis venue vous écrire ce soir, Monsieur ; je voulais que vous le sachiez : il en est ainsi dans le cœur de certaines femmes. Elles aiment en silence. Elles aiment cachées. Elles aiment sans s’encombrer et sans rien chercher en retour. Et elles aiment sans jamais le regretter.

Rafael Alexander Gunti
9 septembre 2019

Share this Post

Leave a Comment