« Il m’a mis 13 coups de couteau. Je ne lui en veux pas »
L’Hebdo, Sabine Pirolt
Mis en ligne le 20.05.2016 à 10:00
«Je vais mieux, grâce à Dieu. Le 7 avril, j’ai pris treize coups de couteaux, sur les bras et le torse. Mon pouce de la main droite est encore tout cartonné. La lame a touché le nerf. Mes blessures sont en train de cicatriser et je suis limité au niveau des mouvements, mais ça va revenir. J’ai perdu dix kilos de muscles. Je ferai tout pour être comme avant. Mon corps est mon outil de travail: depuis 2007, je suis coach sportif. Je faisais une quinzaine d’heures de sport par semaine. Je pratique la boxe, le jIu-jitsu, la course à pied et le street workout, un sport où on utilise le mobilier urbain pour faire des exercices de forces et de souplesse. Là, pour le moment, je marche et je m’étire. Il me faudra six mois pour refaire des pompes. Il y a plus grave dans la vie. J’ai un toit et toutes mes facultés cognitives. Il y a des gens qui restent handicapés à vie après ça.
Instinct de survie
J’étais chez ma copine lorsque c’est arrivé. Son ex a sonné à la porte et comme elle n’ouvrait pas, il la défoncée. Il est entré, l’a tirée dehors et l’a poussée dans les escaliers. J’étais à la salle de bain. Je suis sorti, j’ai couru vers lui pour la défendre et lui ai mis deux poings. Il est retourné dans l’appartement chercher un grand couteau. Il m’a poignardé treize fois. Ça ne fait pas mal, c’est à cause de l’adrénaline, mais c’est une sensation bizarre. Je me suis défendu comme j’ai pu. A quoi on pense dans ces cas-là? A rien. C’est l’instinct de survie. Je ne m’entraîne pas pour attaquer, mais pour me défendre. Je ne suis pas quelqu’un qui cherche des problèmes.
En prison préventive
Des voisins ont appelé la police. Elle est arrivée très vite. J’ai été admis à l’hôpital, je perdais beaucoup de sang. Les médecins m’ont dit: «Vous avez de la chance d’être sportif et mobile. Certains sont morts pour moins que ça.» Ils m’ont fait septante points de suture. Le gars qui m’a mis des coups de couteau, je ne le connais pas. Je n’ai même pas cherché à savoir si c’était la première fois qu’il poignardait quelqu’un. Ce genre de personne ne m’intéresse pas et je n’ai pas d’énergie à dépenser pour elle. Quand la police l’a emmené, je lui ai dit: un homme ne se comporte pas comme ça. Ce que cette histoire m’inspire? Rien. Je ne lui en veux même pas. La vengeance et la haine, c’est une attitude de faible. Ce qui est fait est fait. Il ne m’a pas encore écrit pour s’excuser. S’il ne le fait pas, ce n’est pas grave. C’est la vie. Actuellement il est en prison préventive.
La vie, un cadeau
J’ai une bonne étoile. Mais si le destin décide que je dois partir demain, je partirai l’esprit et le coeur tranquille. Il y a des gens qui sont décédés plus jeunes que moi et dans des conditions bien plus extrêmes. Ce qui est arrivé est peut-être une leçon que la vie veut me donner : notre temps est compté et on peut disparaître d’un jour à l’autre. Je l’accepte avec philosophie. Dans l’existence, il faut positiver. C’est du travail pour arriver à être en paix avec soi-même. Quand j’étais petit, je n’avais rien. Beaucoup de copains avaient de nouvelles chaussures et des jeux électroniques. Mes parents me disaient: «Attends, c’est une question de patience.» Tout vient à point pour qui sait attendre, avec du travail à l’appui. Mes parents m’ont appris que chaque jour, chaque heure et chaque minute qu’on vit, c’est une chance. Plus je vieillis, plus je réalise que c’est vrai.
Arrivée à Genève
Je suis né à Lomé, la capitale du Togo le 15 décembre 1990. Mon père était cuisinier, ma mère femme au foyer. En 2004, mon père a décidé de nous emmener en Suisse. Il souhaitait le meilleur pour ses enfants. Il voulait que je fasse médecine, et au Togo, les cours ne sont pas d’un très bon niveau. Je réalisais le rêve de tous mes copains, partir étudier en Suisse. Ils étaient contents pour moi. Au Togo, je suivais l’école en français. Je savais également le Mina, une langue que parlent tout ceux qui ont grandi dans les quartiers populaires. Lorsqu’on est arrivé à Genève, j’avais 14 ans, mes frères 12 et 10 ans. J’avais un petit accent que j’ai vite corrigé.
Ni suisse, ni togolais
Ce qui m’a frappé, c’est qu’ici, les gens ne sourient pas beaucoup. Les factures et le coût de la vie, c’est peut-être ça qui ne rend pas joyeux. En Afrique, tout le monde sourit et personne ne se plaint. Il faut dire que là-bas, on est habitué à grandir avec trois fois rien. Ici, si on dit bonjour à quelqu’un qu’on ne connaît pas, la personne se demande ce qu’on peut bien lui vouloir. On salue une fois , puis une deuxième fois et quand on ne reçoit pas de réponse, on demande pourquoi à l’école, et on comprend. Je n’ai jamais été confronté au racisme, même à l’embauche. Les gens intelligents ne sont pas racistes. Ce sont les ignorants, ceux qui ne connaissent pas les autres et qui se créent de fausses images, qui le sont. Il y a des cons partout, chez les blancs comme chez les noirs. Aujourd’hui, je ne me sens ni suisse, ni togolais. Je me sens humain. Je crois en Dieu, mais je ne suis d’aucune religion.
Départ des parents
Ma scolarité terminée, je me suis rendu compte que la médecine, c’est très difficile. J’ai fait un CFC de mécanicien. Tout en faisant mon apprentissage la semaine, le week-end, je suivais des cours, à Nyon, pour passer mon brevet fédéral et devenir coach sportif. Mes parents sont repartis au Togo en 2011. Mon père supportait de moins en moins le froid. Nous, on ne voulait pas rentrer. Un de mes frères avait un CFC de maçon et le deuxième un CFC d’employé de commerce. On a continué à vivre tous les trois dans le même appartement jusqu’à fin 2012. On faisait les courses ensemble et celui qui rentrait avant les autres faisait à manger. Aujourd’hui, on a tous un travail, on n’habite plus ensemble, mais on se voit tous les dimancheS pour manger ou faire une activité sportive.
Contacts par Facetime
Avec mes frères, on n’est jamais retourné en Afrique et nos parents ne sont pas revenus en Suisse, mais je «facetime» mon père tous les weekends. Il est au courant de tout ce qu’on fait et nous de tout ce qu’il fait. Mes parents n’ont pas besoin de s’inquiéter. Ici, on est en Suisse et pas à Brooklyn quand même. Ce qui s’est passé arrive tous les dix ans et c’est tombé sur moi. Là, je me concentre sur l’avenir.
Entraîner les seniors
J’ai mon master à passer. Je suis en train de suivre des cours par correspondance dans une école privée en France. Mon but? M’occuper de la carrières de sportifs en gérant leur préparation et en m’occupant de leur alimentation. Par le passé, j’ai coaché Jordan Baddi. J’espère qu’il reviendra au plus haut niveau. Actuellement, j’ai une centaine de clients de tous les âges que je coache dans leurs activités sportives. Ma plus grande fierté, ce sont les personnes de l’EMS Les Mouilles, au Petit-Lancy, que j’entraîne une fois par semaine, en plein air, sur l’espace sportif installé devant leur établissement. Elles essaient de faire la même chose que les jeunes de 15 ans. A mes yeux, c’est encore mieux qu’un athlète qui gagnerait les championnats du monde. J’ai également lancé une association. Elle s’appelle easyfitness. C’est moi qui ai amené le streetworkout à Genève. Le jeunes du quartier ont commencé avec moi. On s’entraîne tous les dimanche de 13h à 15h. On se retrouve et on partage de bons moments. Il n’y a pas d’inscription: vient qui veut. Parfois on est douze, parfois cinquante. On mixeX les activités: on travaille avec des poids, sur les barres et à la fin, on fait du foot.
Le sport, une passion
Je chercher également un local pour développer des activités sportives gratuites pour les enfants, les femmes enceinte et les personnes âgées. Des amis me disent de faire du «crowd funding ». C’est une bonne idée. Mon avenir? J’ai lancé un concept qui s’appelle KOHT (King of hard training) pour les hommes et QOHT (Queen of hard training) pour les femmes. Ca regroupe tous les sports que je fais. C’est un super entraînement. Le sport, c’est mon métier, ma passion et désormais, c’est aussi ce qui m’a sauvé la vie.»