L'ARBRE À PALABRES Sagesse & beauté

SE PLAINDRE ?


Une vie auprès de Râmana Maharshi,
de Annamalai Swâmi ed. Nataraj

Dans ce livre, Shrî Râmana Maharshi, le grand sage hindou (1879-1950), nous est présenté au quotidien, dans son ashram.  Annamalaï Swâmi raconte ses souvenirs comme serviteur et disciple du Sage. Au fil des pages apparaît le lien privilégié qui s’établit entre ces deux êtres d’exception et la manière subtile avec laquelle le Maître guide son disciple.


Se plaindre, travailler, recevoir et prendre soin…
[…]
Bhagavan savait que Chinnaswâmî me créait beaucoup d’ennuis, mais il me dissuada de me plaindre. Mis à part l’incident du sac contenant les salaires, je ne me plaignis à lui que deux fois du comportement de Chinnaswâmî. Dans les deux cas, Bhagavan me blâma de lui avoir fait part de mes griefs. Dans l’un des deux incidents, Chinnaswâmî me demanda de jeter des pierres à un chien et de le chasser de l’ashram.
Je ne voulais pas punir un chien inoffensif, aussi me rendis-je auprès de Bhagavan et lui dis: « Chinnaswâmî me demande de jeter des pierres à ce chien innocent.  »
Bhagavan me surprit en donnant raison à son frère: « Si vous préparez de la nourriture et la gardez dans votre maison, et qu’un chien s’approche, n’avez-vous pas le droit de le chasser avant qu’il ne prenne la nourriture?  »
Bhagavan était toujours très aimable avec les animaux. S’il avait vu un dévot jeter des pierres à un chien inoffensif, il l’aurait vraisemblablement réprimandé. Il me donna cette réponse dans le seul but de manifester son désaveu: les dévots n’avaient pas à venir se plaindre à lui.
Quand des dévots venaient se plaindre à lui, il le leur reprochait. Cela ne signifiait pas qu’il approuvait l’acte de celui qui avait provoqué la plainte; cela signifiait simplement qu’il désapprouvait que des dévots trouvent à redire au sujet d’autres personnes.
Je n’arrive pas à me rappeler quelle fut ma troisième et dernière plainte, mais je me souviens de sa réponse; elle illustre clairement son attitude envers les plaintes et ceux qui se plaignaient.
Il commença par dire: « Dans les questions pratiques, il est inévitable que des différends surgissent. Ne vous laissez pas troubler par eux.  »
Ensuite il me demanda: « Pourquoi êtes-vous venu à cet ashram ?  »
 » J’ai lu, répondis-je, dans un commentaire sur la Bhagavad Gîtâ, que si le mental est pur, il devient le Soi. Je veux garder mon mental propre, de manière à pouvoir réaliser le Soi. Si je suis venu ici, c’est uniquement pour cette raison.  »
« Est-ce que voir les défauts des autres ne nourrit pas le mental?  » demanda Bhagavan.
J’acceptai la critique de Bhagavan et lui dis qu’à l’avenir, j’essaierais de ne pas voir les défauts d’autrui.
En guise d’acte de contrition final, je me prosternai devant Bhagavan et lui dis:  » À partir de cet instant, je ne me plaindrai plus au sujet de quiconque.  »
Je tins parole: pendant toutes les années qui suivirent, je ne me plaignis pas une seule fois à Bhagavan au sujet d’un autre dévot.

Bien qu’en général Bhagavan n’aimât pas entendre les plaintes, je me souviens d’un incident au cours duquel il fit preuve d’un étonnant degré de tolérance envers un visiteur qui se plaignait. Il eut lieu plusieurs années plus tard. Bhagavan et moi marchions en direction de la porte arrière de l’ashram. Le déjeuner venait de se terminer et nous nous apprêtions à aller faire une promenade à Palakottu. Un sâdhu errant arrivé récemment s’approcha de Bhagavan et lui fit part de ses plaintes à propos de l’ashram.
« Vos shishyas [disciples] sont comme leur Gourou. Je suis venu à votre ashram et ai demandé de la nourriture, mais personne n’a voulu m’en donner. Swâmî Vivekânanda a beaucoup parlé d’anna dâna [don de nourriture aux voyageurs ou aux pèlerins] et en a fait l’éloge. Il a beaucoup parlé de Vedânta et de Siddhânta [philosophie], mais il a aussi insisté sur l’importance d’anna dâna. »
Tandis que j’écoutais toutes ces plaintes à propos de Bhagavan et de l’ashram, la colère me gagnait.
Finalement, je l’interrompis et lui dis: « Pourquoi dérangez-vous Bhagavan comme cela? Allez-vous-en !  »
Bhagavan me fit taire d’un regard courroucé et autorisa le sâdhu à continuer sa complainte. Le sâdhu, réalisant qu’il ne serait ni interrompu ni chassé, sermonna Bhagavan perdant près d’une demi-heure à propos des défauts de l’ashram et des gens qui y travaillaient. Quand il s’arrêta enfin, à court de plaintes, Bhagavan lui demanda très calmement et très poliment s’il y avait autre chose qu’il souhaitairlui dire. Le sâdhu ne répondit rien.
Bhagavan dit alors: « La nourriture que je reçois ici ne m’est pas donnée pour rien. Chaque jour, je coupe les légumes, je veille sur les vaches, je donne le darshan aux dévots et réponds à leurs doutes et à leurs questions. C’est pourquoi on me donne à manger.  »
Puis Bhagavan parut se laisser fléchir un peu. Il se tourna vers moi et dit: « Que faire? Amenez-le à la cuisine et donnez-lui quelque chose à manger.  »
Le sâdhu mangea son repas, quitta l’ashram et ne revint jamais.
[…]