/ décembre 24, 2010/ 24 heures de méditation, L'ARBRE À PALABRES, Sagesse & beauté, Santé & psycho


Eloge de la paresse ou…
Il ne se passe rien au paradis
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Moi, ce que j’aime, c’est buller. J’ai gardé une image assez précise du paradis terrestre : il y avait du soleil et on ne faisait rien – sauf tâter une pomme de temps en temps pour voir si elle était mûre. C’est d’ailleurs de là qu’est venu le problème. On s’est fait virer, et depuis, on est censé gagner son pain à la sueur de son front.

Voilà des lustres que le travail est érigé en vertu pendant que l’oisiveté (mère de tous les vices) et la paresse (célèbre péché capital) sont injustement dénigrées. Quand on demande aux gens ce qu’ils font dans la vie, ils sortent leur fiche technique – CDD de plomberie, prof de chimie en zone sensible -, mais il est très rare que quelqu’un réponde : « Je fais toujours une petite sieste avant d’aller au bal. » Bizarrement, ça ne s’est pas arrangé avec le progrès. Maintenant, on est même sensé s’épanouir en travaillant. (Avant, quand un mineur de fond remontait à la surface, personne n’osait lui parler d’épanouissement.) Et ça a empiré avec le chômage. Quand on exprime une légère lassitude parce qu’on bosse comme une bourrique, on se fait engueuler : on a bien de la chance d’avoir du travail. (Si on n’a plus d’autre choix qu’entre le chômage et le survoltage, je trouve qu’on a atteint des sommets en matière de civilisation.)

Et quand on a fini de s’épanouir au boulot, pas question de se vautrer. On reste sur la brèche, tonique et survitaminé, toujours en train de bricoler quelque chose, de se muscler la fesse et l’intellect, de combler un vide, de traquer le temps mort. Quand on marche dans la rue et qu’on ne sait pas quoi faire à part marcher, on sort son portable pour informer un ami qu’on marche dans la rue – inutile de dire qu’on dérange cet ami, qui est lui-même très occupé. Et puis, histoire d’assurer la relève on envoie les gosses à l’école avec vingt kilos de matériel sur le dos, et quand ils reviennent, on les expédie faire du karaté, de la flûte à bec, du trapèze volant ou de la poterie inca. (Sans parler des méthodes américaines de « stimulation prénatale », destinées à rendre le cerveau du foetus plus performant : comme ça le bébé parle à six mois et commence à bouquiner vers un an et demi.)

Il me semble qu’on s’est fait avoir quelque part et qu’il faudrait réhabiliter quelque peu l’oisiveté, la flemme et le « rien ». Malheureusement, on a perdu la main. On ne sait plus comment s’y prendre pour buller correctement. Seuls quelques élus sont encore capables de tenir deux heures sur une chaise longue, à regarder la lumière changer sur une colline. On s’ennuie vite, on culpabilise facile. Il est vrai que le seuil de tolérance à l’ennui est un problème. Le mien est très bas. Au théâtre, j’ai cru maintes fois imploser d’ennui, retenant un long hululement d’angoisse et saisissant alors la véritable portée de la phrase de Woody Allen : « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin. » L’autre problème, c’est que le vrai paresseux a tendance à travailler tout le temps. Il aime trop la vie. Il sait le mal qu’il aura à retourner bosser après avoir vécu. Alors, il s’arrange pour se trouver un métier sympa. L’autre solution consiste à choisir un petit boulot saisonnier, comme Père Noël de Galeries Lafayette, mais ça demande un mental très fort.

Pourtant, si on se laisse submerger par l’ennui, on peut l’apprivoiser, surtout si le cadre s’y prête – une petite pinède en bord de mer, plutôt qu’un parking entre deux poubelles. Et puis, l’ennui est une terre féconde d’où naît la création. Un enfant qui s’emmerde cherche à s’évader. Il gribouille des dessins sur les murs, il invente des trucs comme le tire-bouchon, l’art conceptuel ou le vaccin contre la rage. Tandis qu’un enfant qui ne s’ennuie jamais parce qu’on le distrait tout le temps ne fera jamais rien de bien. Enfants, Léonard de Vinci et Emile Coué (inventeur de la méthode) devaient se barber copieusement.

Reprenons les choses au début et voyons ce qui cloche. Après son exclusion du paradis terrestre, l’homme, qui devait désormais transpirer pour manger, a inventé le lance-pierres pour tuer les ours, puis la roue et la brouette pour transporter les ours, puis l’esclavage pour gagner son pain à la sueur du front des autres. Un jour, il a inventé les congés payés, et tout le monde a découvert La Bourboule, Palavas-les-Flots et le maillot de bain en laine qui ne sèche jamais. C’était plutôt sympa mais ça n’a pas duré. Un glissement sournois s’est opéré, et nous a infligé les vacances trépidantes. Maintenant, au lieu de rester à plat ventre dans l’herbe à emmerder une coccinelle, nous voilà censés faire du parapente, du canyoning, du rodéo, du safari-photo, de la visite intensive d’igloos et de pyramides – ou, au moins, du bricolage et du jardinage. Pire, nous avons maintenant la retraite active. Avant, le petit vieux faisait une partie de pétanque entre deux pastis pendant que sa petite vieille papotait sur un banc avec ses copines. Et le soir, tout le monde se retrouvait au bistrot pour la belote (ou le rami). Aujourd’hui, les « seniors » se démènent comme des malades. Ils « font » le Kamtchatka, l’Andalousie ou le Vietnam – et bientôt la Lune. Revenus chez eux, ils apprennent le lituanien ou le bantou, ils font de la brasse papillon ou de l’escalade, histoire de mourir en pleine forme – il est très mal vu de mourir fatigué, ça déprime les vivants.

Un senior qui arpente la planète à toute berzingue étant plus lucratif qu’un petit vieux qui vient de louper trois fois le cochonnet, cette frénésie à l’avantage de booster le commerce. Mais elle est une insulte criante à l’art de vivre. Dans l’état de névrose où nous sommes, nous refuserions de réintégrer le paradis si on nous le proposait, sous prétexte qu’il ne s’y passe rien. « Ah ! me répandre comme une bouse et ne plus bouger ! » (Samuel Becket, Toux ceux qui tombent). Sans aller jusqu’à revendiquer cet affalement extrême, je crois qu’il est temps de réapprendre l’art du farniente. Entraînons-nous en douceur. Livrons-nous à quelques travaux pratiques.

Commencer en vacances est évidemment plus facile. Faire la planche dans une mer tiède est un bon exercice. C’est le degré zéro de l’agitation. L’étape suivante consiste à décider de rester dans son hamac pendant que les autres vaquent à des occupations cruciales comme photographier des calvaires bretons, taper dans une balle de tennis, visiter des fresques à moitié effacées ou acheter des cartes postales qu’il faudra expédier partout. Sur le moment, cette décision vous procurera une joie indicible, hélas rapidement gâchée par le fameux sentiment d’ennui évoqué plus haut. Accrochez-vous. Apprenez à contempler – les meilleurs objets de contemplation étant les choses molles et effilochées comme les vagues et les nuages. Si vous voyez une colonie de fourmis en train de trimbaler des trucs lourds, ricanez. Et quand les autres, revenant tout excités de leurs calvaires bretons, vous diront que vous avez raté quelque chose, ne vous laissez pas miner : c’est bourrage de crâne et compagnie.

Surtout, évitez de replonger bêtement au retour de vacances. L’énergie est une drogue dure. Il suffit de deux ou trois jours de trépidation pour rechuter. Si votre répondeur clignote fièrement parce qu’il a avalé trente-deux messages en votre absence, ignorez-le. Rien ne vous oblige à rappeler immédiatement trente-deux énervés qui vont vous demander ce que vous avez fait pendant les vacances : « Comment ça ??? T’étais en Toscane et t’as pas vu la Maestà de Duccio ? » (De toute façon, il y aura toujours un truc que vous n’aurez pas vu.) Faites-vous plutôt couler un bain et révisez vos classiques : Alexandre le bienheureux, par exemple. Surtout le passage où le petit chien va faire les courses pendant que Noiret reste au lit avec tout un système de ficelles et de poulies qui lui permet d’accéder aux choses essentielles (vin et saucisson) sans se ruiner les abdominaux.

A propos du chien, si vous avez un chat, observez-le et prenez des notes. Le chat est l’hédoniste parfait. Il ne fout strictement rien – sauf bâiller entre deux siestes. S’il quitte un coussin pour un autre, c’est que l’autre est plus mou (ou ensoleillé), et s’il saute sur vos genoux, c’est qu’il a besoin de quelqu’un pour lui gratouiller le menton – le faire lui-même serait moins jouissif. Et si, parfois, tel un Mig 21, il part en vrille, escalade un rideau, éventre la poubelle et trucide un bégonia, c’est que tel est son bon plaisir. Mais vous n’irez jamais faire croire à un chat que le travail est un facteur d’épanouissement.

Ne rien faire peut consister à faire une foule de trucs minuscules et peu contraignants comme courir après les papillons, zapper trente-huit chaînes de télé, feuilleter un magazine à l’envers, ou lire Bourdieux en se mettant les doigts dans le nez. (A ce propos, quand on demande aux gens ce que ça représente pour eux, « rien foutre », huit sur dix vous répondent : lire. C’est très flatteur pour les écrivains.) S’offrir une séance de massage est doublement satisfaisant : on ne fait rien et quelqu’un s’épuise. Remettre au lendemain ce qu’on pourrait faire le jour même est intéressant : le lendemain, on s’aperçoit que ça peut encore attendre un mois ou deux, voire trois ans. (Attention, ça ne marche pas pour tout. Repousser aux calendes grecques le paiement du tiers provisionnel coûte 10%).

Un exercice simple et efficace consiste à jouer le contraste : envisager de se coltiner toutes sortes de corvées rebutantes et y renoncer. Prenez Hercule et ses douze travaux. Imaginez qu’après avoir consulté sa liste – étouffer le lion de Némée, récurer les écuries d’Augias, enchaîner Cerbère, j’en passe et des meilleures -, il décide de laisser tomber. Même chose pour Sisyphe à sa 327ème remontée de caillou. Essayez. Un dimanche de janvier tristouille et bas de plafond, levez-vous à l’aube et révisez le programme de la journée : se pomponner, faire le marché sous la pluie, préparer deux repas équilibrés pour quatre personnes, déguiser la petite en enclume pour son anniversaire à thème, arriver à plonger le préado et ses baskets dans un bain moussant, etc. Respirez à fond et envoyez tout le monde à Eurodisney. Recouchez-vous pour le reste de la journée, sans rien faire d’autre que crapahuter jusqu’au frigo en cas de famine et jusqu’aux toilettes en cas d’urgence. Sur le trajet, si vous rencontrez une chaussette qui traîne, ne la ramassez pas – c’est plus difficile qu’on ne croit, parce que c’est machinal. En revanche, quand vous revenez de la cuisine avec une tartine beurrée, vous pouvez vous caler au fond du canapé et appeler une copine avec qui vous parlerez des avantages de la couette sur l’édredon (ou le contraire), et de cette époque farfelue où la Femme participait activement à sa libération en prouvant que bosser à plein temps et élever des triplés (en restant pimpante) était à la portée de la première venue.

Pour parler comme la météo marine, faites-vous une vie « belle à peu agitée » avec parfois, pour rigoler, un « vent force 4 mollissant dans la nuit ». Et guettez attentivement les premiers symptômes de rechute. Si vous vous surprenez à astiquer les chaussures en épluchant les carottes, avant de péter les plombs, ruminez ce proverbe africain : « Pagayer contre le courant, ça fait marrer les crocodiles. »

Marie-Ange Guillaume
in « L’odeur de l’homme« 


 

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