/ août 27, 2020/ L'ARBRE À PALABRES, Sagesse & beauté

« Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je nʼai jamais placé cet art au-dessus de tout. Sʼil mʼest nécessaire au contraire, cʼest quʼil ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. Lʼart nʼest pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen dʼémouvoir le plus grand nombre dʼhommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc lʼartiste à ne pas sʼisoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle.

Et celui qui, souvent, a choisi son destin dʼartiste parce quʼil se sentait différent, apprend bien vite quʼil ne nourrira son art, et sa différence, quʼen avouant sa ressemblance avec tous. Lʼartiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut sʼarracher. Cʼest pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils sʼobligent à comprendre au lieu de juger. Et, sʼils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui dʼune société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, quʼil soit travailleur ou intellectuel.

Le rôle de lʼécrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font lʼhistoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions dʼhommes ne lʼenlèveront pas à la solitude, même et surtout sʼil consent à prendre leur pas. Mais le silence dʼun prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à lʼautre bout du monde, suffit à retirer lʼécrivain de lʼexil, chaque fois, du moins, quʼil parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de lʼart.

Aucun de nous nʼest assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de sʼexprimer, lʼécrivain peut retrouver le sentiment dʼune communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition quʼil accepte, autant quʼil peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté.

Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre dʼhommes possible, elle ne peut sʼaccommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les
solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier sʼenracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir — le refus de mentir sur ce que lʼon sait et la résistance à lʼoppression. »

Albert Camus
1957, discours d’acceptation du prix Nobel de littérature