/ mars 11, 2020/ L'ARBRE À PALABRES, Sagesse & beauté


“Les âges de la vie” de Christiane Singer

“Dans une société où les uniques mesures d’évaluation sont celles d’un matérialisme courtaud et où le mercantilisme détermine les représentations des âges de la vie, il est clair que la vieillesse a peu d’atouts. N’est socialement admissible que celle qui continue activement de consommer : biens, cures, soins gériatriques, voyages organisés, distractions, culture, etc… Économiquement faible, elle incarne le mal absolu. La royauté mendiante du brahmane est ici l’enfer de l’insignifiance et le rebut. Or ce n’est certes pas la vieillesse qui nous détruit mais l’image que nous nous en sommes faite. L’idéologie contemporaine, qui dénie à l’esprit tout pouvoir, permet tout au plus, dans un tourbillon d’actions, de traverser, sain et sauf, l’âge adulte ; en aucun cas, la vieillesse. Car dans ce dernier épisode de notre vie terrestre, deux violons mènent la danse : l’esprit et le pouvoir de l’imaginaire. Nous nous pencherons sur leur musique. Attardons-nous d’abord à un premier constat. Pour qui s’attend à la déchéance, il n’y a pas d’illusion possible : elle sera au rendez-vous. Celui qui, sa vie durant, a creusė le tombeau de son âme l’y couchera. Rien d’heureux ni de malheureux ne nous advient jamais dont nous n’ayons en nous préparé le nid. Peut-être un fait divers illustrera-t-il, mieux que des propos abstraits, la force de l’esprit dont il est question ici. Un employé des chemins de fer se trouva malencontreusement enfermé dans un wagon frigorifique. Lorsqu’on vint l’en “délivrer” douze heures après, il était mort. Sur la paroi de métal, on trouva ces mots griffonnés à la craie : “Le froid m’envahit. Je me meurt.” Ce sort épouvantable ne prend sa signification que lorsqu’on y ajoute un détail : le système de réfrigération n’était pas branché. Son corps révéla à l’autopsie tous les symptômes d’une mort due au froid. Il n’en va pas autrement de la vieillesse. Une seule différence : ce n’est plus un fait divers mais un fait de civilisation aux conséquences généralisées et dévastatrices. La représentation même de la déchéance entraîne irrévocablement sa venue. Nous venons et mourons de nos images.


 

Share this Post

Leave a Comment