/ août 9, 2020/ L'ARBRE À PALABRES, LA CHRONIQUE D'ANNA


Ce 1er août avait quelque chose d’émouvant pour moi : une fête sans fête, un été chaud comme je les aime, mais si triste des conséquences devenues tellement visibles de tant de chaleur…

Ce 1er août, veille du 2 août, j’ai pris conscience de la chance que j’avais eue de naître ICI, et malgré toutes mes frustrations, colères voire désespérances, la Suisse reste et restera toujours MON pays… Même si quand je parle de MON pays, je peux aussi parler, avec émotion, de cette Italie qui a vu naître tous mes ancêtres, de cette terre si belle, si violente, si variée, avec des “dirigeants” si … bref…

Ce 1er août, veille du 2 août, je ne pouvais m’empêcher de penser à la chance infinie que j’avais eue de naître ici, au courage immense qu’ont eu mes parents de quitter leur terre, leurs familles, leurs racines pour venir ici en créer d’autres…

Ce 1er août, veille du 2 août, je pensais à ce 2 août d’il y 40 ans, où, comme souvent, nous avions fêté notre premier août d’enfants, au retour de nos vacances italiennes, dans un train bondé, avec mon frère et d’autres enfants d’immigrés croisés dans les couloirs, tous joyeux de leurs doubles racines…

Ce 1er août, veille du 2 août, je pensais à ce 2 août d’il y a 40 ans, où, à peine débarqués de notre train de nuit, avec nos réserves de pâtes pour 10 ans et d’autres délices familiaux rares, nous débarquions enfin dans notre salon, et comment à peine le poste de télévision allumé, nous découvrions cette gare de Bologne où nous venions de passer, quelques heures auparavant, comme tant d’autres fois, dévastée. Et cette horloge, arrêtée à tout jamais sur 10h25 et à jamais ancrée dans mon cerveau, dans mon cerveau de petite fille, qui n’a rien compris, ne comprends toujours pas et ne comprendra jamais, comme tous ces milliers de famille dévastées ce matin-là, à 10h25…. le 2 août 1980.

C’était là mon premier attentat, même s’il y avait déjà le Liban, l’Iran et l’Irak à la télévision, même s’il y avait déjà eu Aldo Moro, cette petite fille n’a rien compris ce matin-là ; même si après elle s’est presque habituée, même si après il y a eu les trains qui explosent, les cortèges de cercueils dans les rues de Naples, les ponts qui explosent en Sicile, même si Sabra et Chatila, le Heysel, la Rue Marbeuf, la rue des Rosiers, même si… tout ça continue…

Ce 1er août 2020, veille du 2 août, je pensais à toutes ces familles qui ne s’en sont jamais remis, qui n’ont toujours pas de réponse sur le “pourquoi”, à part à chercher une réponse dans la folie des hommes…

Ce 1er août, veille du 2 août, j’étais heureuse de fêter cette Suisse où les présidents préparent leur discours sur un bout de trottoir ou un quai de gare et où il fait finalement assez bon vivre, sans feux d’artifice, dans une simplicité somme toute si bienfaisante….. Ce 1er août, j’étais émue, très….. Et ce soir, à découvrir le discours de Thomas Wiesel, des larmes me reviennent… et c’est doux…

Contrairement à lui, il y a 25 ans, j’ai dû faire le choix de demander à cette terre de m’accueillir officiellement parmi les siens. J’ai dû prêter serment. J’ai choisi de m’assurer que personne ne puisse jamais me chasser d’ici, me refuser d’y rester ou d’y revenir…. J’ai choisi de saisir la chance qui m’était offerte de ne pas devoir choisir l’une contre l’autre, de pouvoir dire dorénavant, je suis d’ici ET de là… Sans fierté particulière, mais avec joie et reconnaissance.

Ce 1er août 2020, veille du 2 août, je pensais à la chance que j’ai eue de naître ICI, dans un havre de paix, à l’abri de certaines formes de violences qui me permettent parfois d’oublier la violence de ce monde…. Je pense à l’incroyable courage qu’il aura fallu pour partir, pour rester, pour créer, pour construire, au propre comme au figuré…. Je pense à l’incroyable courage qu’il va falloir pour tenir pour la suite du chemin, vu que la violence semble sans limite……. comme l’amour…………

Puisse cet été si particulier, où les glaciers s’effondrent, où les ports explosent et les ponts se reconstruisent, où les lacs perdent 5 cm par jour, où les arbres sèchent et se meurent, où nous sommes contraints à moins de distractions, puisse cet été réveiller nos coeurs et ouvrir nos yeux sur les mains tendues, les mains à tendre et les masques intérieurs à laisser tomber.

Merci à cette humanité qui survit, envers et avec tout, au coeur du désastre, au coeur de la douleur.

Et merci à cette terre d’accueil qui est aussi devenue mienne aujourd’hui, malgré tout et avec tout !