/ février 7, 2021/ L'ARBRE À PALABRES, Santé & psycho


Qu’est-ce qu’une vraie rencontre ?


Les invités:

Charles Pépin, philosophe, écrivain et journaliste
Didier Pasamonik, éditeur du site actuaBD, éditeur, directeur de collection, journaliste
Guillemette Odicino, journaliste
Thibaut de Saint-Maurice, philosophe et essayiste


La rencontre qui est au cœur de nos vies. Rencontre amoureuse, amicale, professionnelle. Qu’elles soient programmées ou fortuites, les rencontres sont essentielles à nos existences, elles sculptent notre personnalité et nous influencent durablement.

Et en ce moment, nous avons tous faim de belles rencontres, alors que nous en sommes empêché.e.s par la crise sanitaire. Les jeunes notamment, avides de rencontres qui transforment et magnifient leurs existences. Ces rencontres qui nous permettent d’être en résonance avec le monde, de nous retrouver nous-mêmes.

Nous verrons ce matin quelles sont les conditions d’une vraie belle rencontre. Pourquoi certaines nous laissent sur notre faim ? Et d’autres, même brèves, nous marquent à vie ? Pour nous éclairer ce matin, le philosophe Charles Pépin.

 

La rencontre, une philosophie

“La rencontre, une philosophie”, c’est le titre du dernier ouvrage du philosophe Charles Pépin (chez Alary éditions), invité de l’émission. Le Robert nous dit qu’une rencontre “c’est le fait pour deux personnes de se trouver, par hasard ou non, en contact.” Nous ne vivons pas une période propice aux contacts, empêchés que nous sommes par les gestes barrières et les masques. Tout ceci empêche la rencontre.

Pour ce livre entamé avant le premier confinement et consacré à la rencontre, Charles Pépin s’est inspiré de Martin Buber, philosophe du début du siècle, un peu oublié, qui a également influencé Sartre, Lévinas ou Freud : “Au fond, tous les penseurs de l’altérité ont été influencés par ce penseur de la rencontre” note Charles Pépin. “Martin Buber dit que :

La rencontre n’est pas simplement un plus. Elle n’est pas intéressante. Elle n’est pas divertissante. Elle est le cœur d’une vie humaine.

Alors évidemment, aujourd’hui, on est privé en grande partie de ça et c’est extrêmement douloureux”

Nous ne nous rencontrons pas assez et alors même que nous nous plaignons de ne pas assez nous rencontrer, nous ne mettons pas en œuvre les attitudes et comportements permettant la rencontre.

C’est le point de départ de la réflexion du philosophe qui n’est pas tendre dans son constat : “Nous nous enfermons dans des habitudes. Nous nous enroulons dans des certitudes. Nous glissons et nous nous complaisons dans des bulles d’entre soi. Nous avons même oublié que sur Facebook ou Instagram, nous n’avons affaire qu’aux commentaires des gens qui pensent comme nous, qui sont “nos amis”. Le monde de l’altérité nous est tout simplement inaccessible en raison de cette logique algorithmique, mais aussi en raison d’une logique psychologique. Nous croyons que nous savons ce que nous désirons. Nous croyons que nous serons heureux avec une femme plus jeune, sans enfant, avec un homme plus âgé et plus assuré socialement. Et en fait, ça n’a aucun sens.

Je milite pour la proposition sartrienne contre celle de Freud qui dit : “Ton désir tu ne peux pas savoir quel il est avant de rencontrer l’autre”.

Du coup, il faut sortir de soi, déjà, sortir de chez soi aussi quand on peut, pour essayer finalement de redécouvrir le monde et de se redécouvrir.

 

Comment reconnaître une “vraie” rencontre ?

Il y a des signes, rassure Charles Pépin, qui peuvent tromper, mais d’autres qui ne trompent pas. “Les signes qui peuvent tromper sont quand même très beaux. C’est le trouble. Je suis dérangé dans mes certitudes. C’est aussi la curiosité pour ce qui n’est pas soi. Ça fait tellement de bien de cesser d’être autocentré, de cesser d’être obsédé par soi.

Ça fait tellement bien d’avoir une curiosité pour le monde de l’autre. Et puis, on a parfois envie d’y aller.

Il y a des signes plus importants qu’en temps qu’hégélien je valorise plus, qui sont les signes de l’objectivité du changement. Je pense que si je t’ai rencontré, mais que je n’ai pas changé (si j’ai les mêmes certitudes, les mêmes habitudes, les mêmes réflexes, les mêmes habitudes sexuelles, les mêmes habitudes alimentaires, les mêmes goûts..), en fait je ne t’ai pas rencontré, je t’ai juste croisé. Pire encore, j’ai peut être vécu avec toi parallèlement, comme dans la chanson de Vincent Delerm.

 

La rencontre c’est un bouleversement.

Et le problème de l’époque, au-delà d’entraver les rencontres par le couvre-feu et bientôt le confinement, c’est qu’en fait, elle nous dit “Soyez vous-même, soyez fiers d’être vous même, suffisez-vous à vous-même”. Or, on ne peut pas rencontrer l’autre si on se suffit à soi-même.

Si on est trop accroché à son identité, il n’y a pas de place pour la rencontre de l’autre.

Le philosophe propose donc de “briser cette carapace identitaire : même si ce n’est pas agréable, c’est la vraie vie.”

 

Lâcher prise

Accepter de ne pas maîtriser, accepter le trouble, c’est le conseil de Charles Pépin : “Souvent, on se ferme à ce trouble et on s’interdit les vraies rencontres, notamment parce qu’on n’est pas disponible à ce qu’on n’attendait pas, parce qu’on croit savoir ce qu’on attend et notamment parce qu’on a parfois des critères trop précis. L’idée de la philosophie que je propose, c’est de réconcilier un mouvement de volonté actif qui fait que je vais voir les autres, que je sors de chez moi quand je peux, mais après un mouvement de lâcher prise et de disponibilité à l’égard de l’inattendu. Le problème, qui est un peu compliqué philosophiquement, c’est :

Quand je sors de chez moi, c’est que j’ai une attente. Et pourtant, la rencontre n’aura lieu que si j’accueille l’inattendu.

 

Le hasard

Charles Pépin reconnait avoir dû faire face à deux écueils lorsqu’il s’est agit d’envisager la part du hasard dans la rencontre. Tout d’abord, faut-il l’abolir ? Comme lors d’une étude scientifique à laquelle pourraient s’apparenter les applis de rencontre qui multiplient les critères de sélection (L’une des premières campagnes de Meetic n’était-elle pas : “L’amour sans le hasard”). Ou au contraire, si la rencontre est liée au hasard, décider de s’en remettre à lui : ne rien faire et attendre.

Entre ces deux excès, le philosophe propose un juste milieu : “Pour moi, le juste milieu est un sommet et ce sommet, c’est de provoquer le hasard, d’aller le chercher, de le titiller, de le tenter, de le séduire par une double attitude :

 

Je me bouge. Je sors de chez moi. Je provoque le hasard.
Je me mets en retrait et je deviens observateur.

Le mantra c’est donc “J’y vais, je vois”. “J’y vais”, démarche volontaire, mais “je vois”, relâchement observateur. Et je prends ce qui arrive que je n’attendais pas le bon comme le mauvais. De la volonté, du lâcher prise : c’est le secret des belles rencontres. Il faut initier le mouvement. Mais le problème qu’on a psychologiquement, c’est qu’en général, quand on initie un mouvement, c’est parce qu’on visualise un but, parce qu’on visualise une attente et il faut accepter de renoncer à ce but. Et c’est ce qu’on appelle la disponibilité”.
La rencontre est le propre de l’homme

Nous sommes des êtres inachevés, voilà pourquoi nous avons tant besoin de l’autre pour “parachever le boulot que la nature a laissé inachevé.” C’est l’une des théories développées par Charles Pépin dans son ouvrage. “Si on était des animaux réussis avec un instinct très solide, au fond, on ne rencontrerait pas vraiment nos congénères”

Il poursuit en développant cette théorie qui pourrait se résumer ainsi : la rencontre doit modifier notre trajectoire de vie. C’est ce qu’il nomme la bifurcation existentielle : “Il y a deux types d’influence :

les rencontres qui me font développer quelque chose que je n’avais pas et que je vais avoir
les rencontres qui me font actualiser une promesse qui était en moi, mais que je n’arrivais pas à actualiser.”

 

Une redéfinition du romantisme

“Le vrai romantisme”, conclut Charles Pépin, “c’est un romantisme de la continuation et de la réinvention. Une grande rencontre fait des petits. D’ailleurs, en ce moment, on voit bien que le confinement qui nous attend et puis le couvre-feu, on peut aussi re-rencontrer son ado. On peut re-rencontrer son mari, sa femme, son amoureux. Simplement, il faut pour ça cesser d’être dans la fusion, cesser de croire qu’on connaît l’autre, être toujours sensible à ce qui, chez l’autre, continue à m’échapper.

Aujourd’hui, en raison de tout le repli identitaire qu’on nous demande, on n’est pas capable de prendre ce risque de se perdre dans l’autre et c’est pourtant la seule manière de revenir à soi.


Source : France Inter, Grand Bien Vous Fasse, 29 janvier 2021